27 septembre 2022

5/1 Créé(e)s à son image

Cette nouvelle période s’intéresse au mystère de l’homme. Son objectif est de comprendre en quoi la personne de Jésus Christ, nous révèle t-elle l’homme comme une communion trinitaire ?

« Parce qu’il est à l’image de Dieu, l’individu humain a la dignité de personne : il n’est pas seulement quelque chose, mais quelqu’un. Il est capable de se connaître, de se posséder et de librement se donner et entrer en communion avec d’autres personnes, et il est appelé, par grâce, à une alliance avec son Créateur, à Lui offrir une réponse de foi et d’amour que nul autre ne peut donner à sa place. »

(CEC 357).

La création de l’homme en Gn 1,27 : de l’altérité à l’alliance

 

« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. » (Gn 1,27). La création de l’homme rapportée par la Genèse, est précédée d’une explicitation du projet divin : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1,26). En faisant précéder l’acte créateur d’une réflexion, la création de l’homme se différencie de celles du reste du cosmos. Distinguée, cette genèse de l’homme se singularise encore par l’articulation des deux termes : image et ressemblance. A la suite des Pères de l’Église, saint Thomas d’Aquin les spécifie : si l’image est de l’ordre des facultés humaines, la ressemblance en est l’expression concrète et active. L’homme est ainsi doté d’une intelligence et d’une volonté qu’il met en œuvre pour se conformer au bien que Dieu lui propose, seulement après le péché originel, ses facultés sont obscurcies et leurs utilisations souvent mal orientées.

Après l’énonciation du projet, le verset 27 rapporte la création effective de l’homme : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». Dans ce verset, la seconde partie vient comme expliciter la première : l’image de Dieu est présente dans la distinction sexuelle. L’altérité ainsi introduite appelle un autre concept clé explicité en Gn 2,24, l’alliance : « c’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. »

 

De l’individu à la personne

 

La notion d’alliance introduite dès la Genèse est au cœur de l’article 357 du Catéchisme de l’Église Catholique. Cet article commence par marquer une distinction entre l’individu et la personne. Introduite par la réflexion théologique chrétienne, cette distinction a par la suite trouvé un écho dans la pensée philosophique du XXe siècle avec Lévinas. Si l’individu est un être indivisible en raison de son unité inhérente cela n’en fait pas encore une personne. Ce dernier terme se caractérise en effet par la notion de relation. C’est en raison de ses relations avec d’autres que l’homme devient un sujet et une personne. Ainsi, le « je » qu’un enfant apprend à dire est la réponse au « tu » que lui adresse son entourage.

Le CEC continue en explicitant cette notion de personne grâce à quatre piliers. Est une personne, l’homme qui 1- se connaît, 2- se possède, 3- se donne librement et 4- entre en communion avec d’autres. Renvoyant à la conscience humaine, les deux premiers font entendre que la personne n’est pas une machine ou un programme, ni même un être conditionné par des instincts ou des conditionnements sociaux. Capable de choix, la personne est maîtresse de ses actions. Par conséquent, elle peut librement se donner. Comment penser en effet le don de soi si l’homme est un être irresponsable, déterminé ou encore forcé ? En se donnant librement, l’homme est appelé à entrer en communion avec l’autre c’est-à-dire dans un rapport de don et contre don.

L’article se termine en montrant que l’homme est appelé par grâce à une alliance avec son créateur. La grâce désigne une participation à la vie divine. Cette alliance avec Dieu, ne peut être réalisée uniquement par la force de l’homme, mais nécessite le secours des sacrements.

 

Se connaître, se posséder, se donner librement et entrer en communion avec autrui

 

Ces quatre actions mentionnées dans le CEC constituent les quatre piliers de l’anthropologie fondamentale humaine. En conscience, l’homme est capable de se comprendre comme un être capable de poser des choix, de se posséder, de se donner librement à une personne et d’avoir une relation vraie avec elle. Ces axes fondamentaux ne sont pas nés d’une réflexion philosophique : ni Socrate, ni Platon, ni Kant, ni Heidegger ne sont parvenus à définir l’homme comme un être de relation avec de telles caractéristiques. C’est là le fruit reçu de certains hommes, qui en devenant disciples du Christ ont progressivement appris ce que signifiait être une personne humaine et à le devenir. Toutefois, cette définition n’est pas exclusivement chrétienne : tout homme raisonnable, qu’il soit croyant ou non, est capable de partager cette définition de la personne humaine.

 

Devenir une personne, un pari à faire avec le Christ…

 

En tant que fondement de la personne, ces quatre piliers sont également les conditions de toute vocation. Qu’il soit appelé au célibat pour le Royaume ou au mariage, l’être humain doit d’abord apprendre à se connaître, à se posséder, à se donner librement et à entrer en communion avec autrui. C’est là un préalable nécessaire à toute relation authentique avec sa femme, son mari et son époux divin. Seulement, à cause du premier péché dont il porte en lui la trace, l’homme éprouve une réelle difficulté à entrer dans une relation authentique et dépourvue de toute considération instrumentale ou égoïste. Voyant en l’autre une différence qui pourrait le contaminer, il préfère se protéger et se replier sur lui-même. Sa volonté et son intelligence n’étant pas parfaitement chastes et pures, il oscille sans cesse entre l’accueil et le rejet de l’autre.

Face à cette maladresse inhérente à l’homme, la relation au Christ est déterminante. Lui seul permet à l’être humain de devenir une personne. Avant la venue du Fils de Dieu et depuis le péché d’Adam, les hommes étaient en défaut d’eux mêmes. Incapables de se donner totalement et librement, il fallut attendre l’Incarnation pour que Dieu vienne rétablir en l’homme ce qu’il avait perdu : être à l’image et à la ressemblance de Dieu c’est-à-dire être une personne. De même que le contact de quelques humains avec le Christ leur ont permis d’être contaminés par sa personne divine et de devenir de véritable personnes capables de se donner librement et d’entrer en communion, il nous faut oser parier qu’en nous attachant au Christ, nous deviendrons à notre tour d’authentiques personnes humaines.

 

… qui nous révèle les trois dimensions de la personne.

 

Par cette amitié singulière avec le Christ, l’homme devient donc une personne : son rapport à l’autre est alors purifié de tout égoïsme au profit d’une gratuité fondamentale. L’être humain ainsi transformé prend alors conscience des trois dimensions dans lesquelles il évolue : il vient de quelqu’un, il vit pour quelqu’un, il est avec quelqu’un. La première dimension confronte la personne à ses origines : de qui suis-je le fils ou la fille ? Qui me donne la vie biologique, spirituelle… ? Ayant ainsi conscience de la vie reçue, toute personne la communique : la vie ne se garde pas. C’est là la seconde dimension : ce que j’ai reçu, à qui vais-je le transmettre ? Pour qui vis-je ? Le Christ, par son incarnation nous ouvre encore une troisième dimension : être un serviteur de la communion entre deux autres. La personne devient alors facteur de la relation de l’autre à un tiers. Se pose alors la question de l’ouverture à la vie : vais-je me contenter d’une relation dans laquelle j’évolue dans un vis-à-vis narcissique avec autrui, ou suis-je capable d’être avec autrui pour que celui-ci soit avec un autre que moi-même ? De même qu’un prêtre est appelé à favoriser la communion entre ses fidèles et Dieu, la mère se fait la médiatrice de l’unité entre ses enfants et son mari et réciproquement.

En tant qu’être de relation, tout personne apprend ainsi par son amitié au Christ à devenir un acteur de la communion trinitaire : « si je suis avec toi, c’est pour que tu sois avec un autre que moi afin que notre vis-à-vis ne soit jamais limité à nous deux, mais sans cesse ouvert à l’altérité. En refusant de circonscrire notre relation à nous deux et de favoriser ainsi un esprit sectaire et d’autosuffisance, nous serons ensemble avec un autre pour que notre relation soit toujours un surcroît et une surabondance. Si chacun est ainsi au service de la communion de l’autre avec un autre, l’amour qui nous unit ne cessera de se nourrir et de vivre. »