6 juillet 2022

Deutéronome

Shema Israël – Ecoute, Israël – Souviens toi de tout le chemin.

C’est aux portes de la Terre Promise, avant de passer le Jourdain, que Dieu invite le peuple d’Israël à se souvenir, à faire mémoire du chemin parcouru : l’élection, la promesse, la libération, l’alliance, la marche dans le désert. Par la voix de Moïse, le Seigneur rappelle à son peuple les coutumes et les lois qu’il devra garder et pratiquer dans le pays que Dieu lui a promis. Recommandation /// lire les chapitres 6 et 8

Enseignement sur le livre du Deutéronome /Père Alexis Leproux

Le livre du Deutéronome (deutero : deuxième, nomos : loi) conclut le Pentateuque (la Torah) en énonçant de nouveau les commandements (Dt 5), en proposant de choisir entre le bonheur et le malheur (Dt 30,15), entre la vie et la mort (Dt 30,19). En scandant : « Choisis la vie »[1], la bienheureuse Mère Teresa de Calcutta a témoigné de la pertinence et de l’actualité de ce choix. Pour suivre ce chemin, le Deutéronome propose à chacun de faire « un mémorial » du passé, pour habiter « l’aujourd’hui », « le jour présent », ce qui engage la qualité de « l’avenir » des générations futures.

1-    Mémorial du passé

Le mémorial du passé, enseigné par le Deutéronome, est repris dans la tradition théologique par Saint Augustin, Saint Ignace de Loyola… comme la meilleure manière d’être pleinement soi, de travailler à son unification. La littérature, avec la madeleine de Proust, l’a également dépeint. Tous nous disent le rôle essentiel de la perception sensorielle. Elle permet de se souvenir du passé, de goûter le présent, de construire un avenir qui ne soit pas insipide. En effet, le propre de l’homme, comme être d’esprit, est de goûter. Son esprit n’est pas fait pour le transformer en intellectuel, adroit ou orgueilleux dans l’art de manier certains concepts, mais pour réfléchir ses propres perceptions. C’est ainsi qu’il s’habite lui-même, comme le montre la phénoménologie de la vie, dont Edith Stein (Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix) est une grande figure. Cette voie de la vie se distingue de celle de la mort, que l’on peut préciser, comme le fit Moïse. Face au désespoir, certains trouvent refuge dans une expérience de la chair qui se veut la plus libérée. Il est manifeste que cette hubris, que Milan Kundera présente, est en contradiction avec les conseils évangéliques (chasteté, pauvreté, obéissance) et au célibat.

Pratiquement, le mémorial peut consister en un acte d’écriture, durant lequel je repasse ma vie devant moi en commençant par le sein de ma mère, ma naissance, mes premiers mots, mes amis…., en me souvenant des lieux dans lesquels j’ai vécu. Il peut même être fructueux de le reprendre  l’année suivante comme base d’une nouvelle écriture, et ainsi sur plusieurs années. Cette expérience spirituelle en recueillant les joies profondes révèle à l’homme qu’il n’oublie pas ses humiliations, les moments où il a traversé le désert ou éprouvé la faim, comme le fit Israël dans le Deutéronome. Ce mémorial n’est donc pas la transformation de la frustration en vengeance ou en puissance d’affirmation de soi. Elle est expérimentée comme lieu d’où jaillit la vie, comme une histoire qui appelle au pardon et à la tendresse.

2-  Habiter l’aujourd’hui

Le mémorial conduit l’homme à vivre pleinement l’aujourd’hui : dans tout son corps, avec tout son être et toute son histoire, comme lieu de l’écoute et de l’action. « Aujourd’hui, écouterez-vous sa parole… ?» (Ps 94). Il entre ainsi dans la dynamique vitale de l’attention, qui s’oppose à la rêverie et à la distraction (dans l’écoute, la prière, le travail et l’étude). Néanmoins, ce chemin prend du temps à être construit, comme le montre la Torah lue comme le paradigme de la conception de la personne et de l’humanité. Ainsi, la Genèse serait la naissance, l’Exode entendue comme l’enfance, etc. Le Deutéronome serait alors un aboutissement de l’éducation où l’homme fait mémoire du chemin parcouru pour recueillir sa liberté, éprouver sa maturité, et se projeter ainsi dans l’avenir, dans un engagement avec une juste détermination.

3-  Engagement et avenir

 L’engagement nécessite de recueillir l’expérience du passé et de peser les conséquences de ses choix pour l’avenir. C’est ce qui écarte l’infantilisme. Il ne faut toutefois pas retarder systématiquement le moment de l’engagement et prendre le risque d’avancer pour y voir plus clair dans ses choix. L’aspect définitif de certains engagements (le mariage, le sacerdoce et la vie consacrée) peut être comparé à l’entrée en terre promise, entrée accomplie grâce à la fidélité de Dieu. A l’aube de l’entrée en Terre promise, nous voyons donc qu’une génération doit mourir dans le désert (Moïse) et qu’une autre doit naître et apparaître pour entrer (Josué). Selon une lecture paulinienne de l’œuvre de Dieu, on peut y voir le dessein de Dieu qui permet au vieil homme de mourir (l’homme marqué par le péché) pour que l’homme nouveau vive (l’homme sanctifié par la parole). L’orgueil doit disparaître pour laisser la place à l’humilité, à l’homme véritable. L’expérience de nos fragilités traversées fonde ainsi la solidité de nos engagements. Notre avenir est ainsi moins construit sur nos réussites et nos victoires que sur les fruits d’humilité de nos épreuves et de nos fragilités reconnues. L’homme fort qui habite la terre promise ne sera pas l’arrogant appuyé sur ses victoires mais le pauvre qui sait qu’il ne peut rien accomplir sans Celui qui le crée, le conduit, le relève et le mène à sa plénitude. L’avenir de l’homme apparaît ainsi dans la foi en la présence de Dieu dont je peux percevoir, par la mémoire, le travail fidèle dans mon histoire. Il bien est là, à l’œuvre, sans qu’on ne le sache toujours !


[1] Ainsi, sa prière : « La vie est une chance, saisis-la. La vie est beauté, admire-la. La vie est béatitude, savoure-la. La vie est un rêve, fais en une réalité. La vie est un défi, fais lui face. La vie est un devoir, accomplis-le. La vie est un jeu, joue-le. La vie est précieuse, prends en soin. La vie est une richesse, conserve-la. La vie est amour, jouis-en. La vie est mystère, perce-le. La vie est promesse, remplis-la. La vie est tristesse, surmonte-la. La vie est un hymne, chante-le. La vie est un combat, accepte-le. La vie est une tragédie, prends-la à bras le corps. La vie est une aventure, ose-la. La vie est bonheur, mérite-le. La vie est la vie, défends-la ».