6 juillet 2022

Livre d’Esther

Pauline Bebe, première femme rabbin de France viendra partager son approche du livre d’Esther et de la fête de Pourim. Ecrit à la manière d’un roman, ce livre raconte une des histoires les plus connues du judaïsme, celle du triomphe de la reine Esther face au ministre Aman à l’occasion d’un célèbre banquet. Retournement de situation et renversement de l’histoire, la reine Esther sauve le peuple juif du massacre; marquant « le passage du tourment à la joie ».

Enseignement sur le livre d’Esther

Rabbin Pauline Bebe. 13 mars 2014.

En essayant de raconter ensemble le livre d’Esther, nous sommes confrontés à la difficulté de restituer le texte pour lui-même. Cette difficulté est celle d’un récit qui mêle deux histoires, qui, dans le canon catholique, présente la version massorétique et les versets spécifiques des Septante (en italique). Puis, se posent des questions d’interprétations : comment comprendre le « jeu de masques » dans le livre, pourquoi le Nom de Dieu n’apparaît pas dans le texte massorétique,  quelle est l’influence des religions babyloniennes environnantes, que dire sur certaines invraisemblances du livre…? Nous allons retenir quatre points : le thème de Dieu ou du destin, l’apparition du mot Juif, le problème de l’assimilation et de l’antisémitisme, la lecture du livre comme une farce.

1-    Dieu ou le destin

La question du destin est au cœur du drame de ce livre, puisque lors d’un « tirage des sorts » ou « Pûr » (Est 3,7), Aman dit à Assuérus de faire disparaître tous les Juifs de son royaume avec Mardochée (Est 3,6).  Par conséquent, lors de la fête des Pourim, les Juifs se rappellent d’Aman mais font du bruit en citant son nom pour l’effacer car il a voulu détruire le peuple Juif. En revenant au livre, nous voyons que le destin peut se retourner. Un indice textuel est donné par la symétrie d’Est 9,1 : «[…] ce jour où les ennemis des Juifs s’étaient flattés de les écraser vit la situation retournée : ce furent les Juifs qui écrasèrent leurs ennemis ». Ce retournement montre que le destin, les sorts n’ont pas la primeur. Ce retournement est le mouvement d’ensemble du livre : la forme traduit la thématique principale par un chiasme dont le centre est l’insomnie du roi Assuérus (Est 6,1sv.).

Le récit s’oppose donc au climat ambiant des religions babyloniennes, dans lequel des divinités tiraient au sort le destin de chacun. D’une part, il y a une action des protagonistes qui contribue au retournement : Mardochée provoque l’action d’Esther (Est 4,12-16), d’autre part il est possible d’évoquer une intervention divine cachée – le nom de Dieu étant absent du texte massorétique-.

2-    Apparition du mot Juif

Mardochée est le premier personnage de la Bible à être appelé Juif, et avec lui tout le peuple (Est 3,6). YeHuDi vient de YaHaD qui signifie dire des louanges, et sa parenté avec YaD (main), indique concrètement cette louange. Quelques versets avant, nous voyons que Mardochée refuse de se prosterner devant Assuérus (Est 3,2). Pour un Juif, il y a une importance de la dignité humaine, sans attribuer à un homme donné une dimension divine plus grande qu’à un autre. Actuellement les Juifs représentent moins de 0,24% de la population mondiale, petit nombre qui appelle à la mémoire et l’action de grâce pour un peuple qui traverse l’histoire[1].

3-    Assimilation-antisémitisme

Est 3 nous a montré l’assimilation, l’antisémitisme à l’œuvre[2]. Assimilation car Aman utilise son grief contre Mardochée pour l’étendre au peuple entier. Antisémitisme qu’Aman justifie par une question d’observance de lois : « [Les] lois [de ce peuple] ressemblent à celles d’aucun autre et les lois royales sont pour lui lettre morte » (Est 3,8). C’est un thème important du livre et l’on retrouve des mesures antijuives dans les Maccabées. Une hypothèse est que la rédaction d’Esther soit contemporaine de cet écrit intertestamentaire. En effet, Mardochée et Pourim sont évoqués en 2M 15,36. Alors le règne violent d’Antiochus Epiphane, qui voulait empêcher la fête d’Hannuka, aurait inspiré une caricature qui serait le personnage d’Aman.

 4-    Le livre comme une farce

Le livre développe un jeu de masques et des effets comiques. Nous avons déjà vu que Dieu est comme masqué et l’auteur l’est également. Il parle de Mardochée et des Juifs, comme s’il n’était pas Juif : « [Mardochée] était un homme considéré par les Juifs, aimé de la multitude de ses frères, recherchant le bien de son peuple et se préoccupant du bonheur de sa race » (Est 10, 3). Ce masque est un effet littéraire utilisé par un Juif qui sait que l’histoire de Juifs triomphant n’auraient intéressé personne à l’époque. Dans le récit, le livre s’appelle Esther mais il n’est pas établi qu’elle soit l’héroïne. Vachti peut avoir un rôle de héros. Davantage, certains interprètent aussi les prénoms comme des références aux divinités babyloniennes : Mardochée (Marduk), Vachti (Mitra ou Michta), Esther (venant de Astartè ou Ichtar). L’arrière-fond serait une menace du culte à Mitra et de l’adoration de Marduk, avec une victoire du culte à Ichtar.

 Par ailleurs, il y a quelques effets comiques : Assuérus est présenté comme un roi fantoche n’assumant pas le pouvoir qu’il exerce sur 127 provinces, les longues durées de préparation d’Esther, du banquet, et autres invraisemblances qui renforcent l’aspect comique.

 Nous achevons la lecture du livre en remarquant deux conclusions (Est 9,20-28 puis Est 9,29 sv), grâce auxquelles nous pouvons relire le livre comme l’histoire d’Esther qui supplante le vizir Aman, à laquelle est mêlée l’histoire de lutte entre deux vizirs : Aman et Mardochée.



[1] Cela fait environ 13 millions de personnes, dont une minorité est attachée à une communauté religieuse. Parmi eux, le mouvement le plus important est le mouvement libéral. Néanmoins, ce mouvement est peu répandu en France. Cela est dû à des raisons historiques. Longtemps, l’institution napoléonienne d’un consistoire a joué, en France, un rôle similaire au mouvement libéral, mais depuis une cinquantaine d’années le consistoire est de tendance orthodoxe. Dans le mouvement libéral, les rabbins peuvent être des femmes. Il y en a environ 1000-1500 dans le monde, une cinquantaine en Europe, trois en France. Regina Jonas fut la première femme rabbin en 1935, déportée au camp de Theresienstadt en 1942, puis tuée à Auschwitz-Birkenau en 1944. Pour le judaïsme, il n’y a pas besoin d’être Juif pour être juste. Néanmoins, la conversion est possible, plus ou moins difficile selon l’appartenance de la communauté. Il n’y a plus aujourd’hui de prosélytisme. Le prosélytisme suite aux mesures anti-juives des premiers siècles de notre ère a disparu. Il est devenu l’attitude des chrétiens qui ont eu le statut de religion d’état.

 

[2] Qu’est-ce que la violence dit de la présence de Dieu, de son intervention dans l’histoire ? D’une part, nous avons noté l’absence du nom de Dieu dans Esther, qui est mentionné dans d’autres livres. Le judaïsme a plusieurs interprétations théologiques sur cette question de l’intervention divine dans l’histoire. L’absence de dogme fait qu’il y a une grande diversité de réponses selon les mouvements.