27 septembre 2022

2/2 Du tout, du rien?

Parler de création ex nihilo nécessite de s’interroger sur le néant : qu’est ce que le rien ? D’emblée cette question apparaît absurde et insolvable. Si les termes « rien » et « être » s’opposent radicalement, poser l’existence du néant reviendrait à affirmer un paradoxe. Comment comprendre alors la foi de l’Eglise : Dieu crée à partir de rien ?

–          Le premier récit de la Genèse (chapitre 1) n’aborde pas directement le thème de la création. L’auteur concentre son attention sur la Parole de Dieu et en montre la puissance organisatrice. C’est elle qui organise, ordonne et agence ce qui est vague et difforme : le tohu-bohu. Par analogie, on peut dire que l’éducation d’un enfant consiste à ordonner par une parole le chaos initial qu’est sa vie. Donnant à chaque élément une place particulière, Dieu leur confère un sens et un lieu précis. Procédant par ordre, Il hiérarchise, divise et organise : d’abord la lumière, puis le ciel et la terre… L’organisation se fait ainsi au sein d’une véritable liturgie où l’ordre et les successions ne s’enchaînent pas de manière absurde mais selon un rythme précis et mesuré : il eut un soir, il eut un matin.

–          Le second récit de la Genèse (chapitre 2) appartient à un autre registre. La dimension d’organisation a disparu. Le chef d’orchestre ordonné et agissant à la mesure du rythme qu’il a composé, a laissé place à l’artiste œuvrant dans son jardin. Ce récit se focalise d’abord sur l’origine de l’homme puis en montre la cohérence dans l’histoire. Partant d’un donné primitif où il est créé, puis montré seul, l’homme s’accomplit lorsqu’il ne fait plus qu’un avec sa femme.

–          En parallèle à la pensée biblique, une réflexion philosophique s’est également intéressée à la création et à la relation existant entre deux êtres. Avec Platon, cette relation a été pensée en terme d’émanation : l’Être absolu émane et se donne dans des êtres de noblesse inférieure. Aboutissant finalement à un panthéisme où le divin est présent de manière diffuse dans toutes les choses créées selon divers degrés, cette conception est incapable d’affirmer la différence radicale entre deux êtres. Elle montre ainsi que la matière ne permet pas de penser l’altérité mais seulement la juxtaposition.

Consciente de cette réflexion philosophique, la pensée biblique s’est attachée à enseigner que la distinction entre chaque être n’était pas dans la matière mais dans la relation personnelle à l’Être. En effet, chaque personne se distingue dès son origine par son lien particulier à l’Être. Au commencement, chacune est librement créée par l’Être divin. Partant de rien, cette création de l’être ne requiert ni matière, ni prémices ; elle est absolue. Ainsi le nouveau né se distingue de ses parents par son être propre et singulier, alors même que les traits physiques de sa mère et de son père sont visibles sur son visage. Si cet enfant a effectivement une ressemblance avec ses parents, son origine n’est cependant pas réductible à la matière seule ; le principe de son être est résolument ailleurs. Partant du néant, Dieu a donc crée un être irréductible et totalement nouveau en le posant dans le temps. Cette création ex nihilo de l’être par l’Être témoigne précisément d’une relation personnelle et totale entre eux.

En somme, la création ex nihilo ne se situe pas d’abord au point de vue de la matière seule, mais désigne le commencement absolu de la liberté qui est esprit et, par conséquent, de tout être y compris perceptible dans la matière. Dans sa réflexion, la théologie ne s’intéresse pas à l’extension du temps et de la matière mais précisément aux différentes relations de l’Être :

–          L’engendrement. Cette première manière d’être en relation est le propre du Fils. Non pas créé, le Fils est engendré du Père. Par cette relation, tous deux ont la même nature divine. L’Esprit Saint, quant à lui, procède du Père par du Fils et partage également la divinité. Ainsi chaque personne de la Trinité est la nature divine tout entière.

–          La création. L’homme, pour sa part, est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Par conséquent il ne participe pas à la nature divine. Toutefois, le fait qu’il soit créé, le met en relation avec son Créateur. Et nous venons de voir que cette relation se situait dans son être. Créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme est cependant appelé à être engendré par adoption pour devenir, par grâce, ce que le Fils unique est par nature.

Enfin, il est important de considérer que l’acte créateur de Dieu n’est pas un événement passé, mais que Dieu crée toujours au présent. C’est aujourd’hui que Dieu nous crée. L’enchevêtrement des trois historicités discernées par le père Gaston Fessard, et auxquelles nous participons – historicité naturelle, historicité humaine, historicité surnaturelle – sont une bonne manière de rendre compte de l’actualité historique de l’acte créateur de Dieu dans ces trois dimensions, originelle, actuelle et finale.