27 septembre 2022

4/7 La Croix, signe de contradiction

Avec le Cardinal P.Barbarin.

Père, clames-tu, « s’il est possible… » .Mais ce n’est plus possible désormais. Il ne reste pas un fétu, pas une parcelle de possibilité. Tu appelles dans le vide : Père! C’est l’écho qui te répond. Le Père n’a rien entendu. Tu es tombé trop bas, com- ment pourraient-ils encore t’entendre, là-haut, dans le ciel? Père, je suis ton fils, ton bien-aimé, ton fils né de toi avant tous les temps! Mais le Père ne te connaît plus. Tu es dé- voré par la lèpre de toute la création, com-ment pourrait-il encore reconnaître ton visage? Le Père a passé du côté de tes ennemis. C’est en commun qu’ils ont machiné contre toi leur plan de guerre. Il a tellement aimé tes meurtriers qu’il t’a trahi, toi, le Fils unique. Il t’a abandonné comme un avant- poste sacrifié, il t’a laissé tomber comme un fils perdu. Es-tu même sûr que le Père existe encore vraiment? Y a-t-il un Dieu? S’il y avait un Dieu, il serait l’amour, après tout, il ne pourrait tout de même pas être la dureté absolue, plus hermétique qu’une paroi d’acier. S’il y avait un Dieu, il de- vrait au moins se manifester dans sa majesté, tu devrais au moins percevoir un souffle de son éternité, tu pourrais baiser la frange de son manteau, lorsqu’il passe, aider, au-dessus de toi, marchant sur toi peut-être sans te remarquer. Ah, comme tu voudrais te laisser écraser par le pied adoré ! Mais, lorsque tu essaies de lever les yeux vers la face divine tu ne ren- contres, au lieu d’une prunelle vivante, qu’un orbite creux et noir. L’Amour éternel est mort et le souffle glacé du monde te fouette seul le visage, Alors tu te rejettes de l’autre côté, vers les hommes pour te vivifier à leur chaleur animale. Mais ils dorment. Laisse-les dormir, laisse dor- mir même le disciple bien-aimé; ils ne comprendraient pas que Dieu n’aime plus. Le cœur du monde, Hans Urs von Balthasar (1956)