30 novembre 2022

RN A PARIS

8/9 février 2014 : 1500 étudiants à Paris, rassemblés pour un WE de formation, de partage, de prière et de fête sur le thème Appelés à la liberté, sur la terre comme au ciel

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Programme : Conférences, ateliers thématiques et spirituels, veillée, rencontres avec les grands témoins, messe d’envoi présidée par le Cardinal Vingt-Trois.

 

Homélie du Cardinal Vingt-Trois, pour la messe d’envoi de la Rencontre nationale de Chrétiens en grande école

Dimanche 9 février 2014 – Notre-Dame de Paris

Devenir lumière du monde et sel de la terre, ce n’est pas chercher la plus grande capacité de conviction pour l’emporter, c’est plutôt, à la suite du Christ, manifester la puissance de Dieu dans la faiblesse humaine. Les Chrétiens en Grande École sont appelés à entrer dans le service des plus faibles.

Is 58, 7-10 ; Ps 111 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 13-16

Frères et sœurs,

Nous ne sommes pas sur une montagne, mais cependant nous sommes les disciples du Christ réunis autour de lui pour accueillir sa parole comme l’évangile vient de nous le rappeler. Et cette parole éclaire aujourd’hui notre situation de chrétiens dans une société qui est traversée par toutes sortes d’aspirations, d’idéologies, de souffrances, et c’est dans cette situation que vous, étudiants des Grandes Écoles, vous êtes placés pour rendre témoignage à la lumière du Christ. Mais pour que nous puissions accueillir cette parole de Jésus, « vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14), « vous êtes le sel de la terre » (Mt 5, 13), et que nous puissions en vivre dans nos situations quotidiennes et habituelles, il faut déjà que nous nous interrogions sur une question préalable : sommes-nous convaincus de disposer de la lumière du monde et du sel de la terre ? Sommes-nous convaincus que par notre foi au Christ, par notre détermination à suivre son chemin et à vivre de sa parole, nous pouvons apporter au monde quelque chose dont il a besoin et qui lui fait défaut ? Sommes-nous convaincus que notre foi chrétienne est autre chose qu’un simple agrément de notre équilibre personnel ou une conviction parmi tant d’autres, équivalente aux autres, permutable avec les autres ? Si nous n’avons pas chevillée au cœur, cette conviction que la parole du Christ ne nous est pas seulement destinée, mais qu’elle nous est donnée pour être transmise au monde et apporter au monde quelque chose dont il a besoin, si nous ne sommes pas convaincus que le Christ peut éclairer le chemin des hommes à travers l’histoire, si nous ne sommes pas convaincus que sa parole peut apporter une saveur particulière à l’existence humaine, alors nous ne pouvons pas être la lumière du monde et le sel de la terre. Mais cette conviction n’est pas donnée d’un seul coup, elle se construit, s’approfondit, se développe à mesure que le Christ pénètre davantage notre liberté pour devenir la référence première de notre vie. À mesure que le Christ devient le véritable interlocuteur de notre existence, et que c’est avec lui, en nous appuyant sur lui, que nous conduisons notre vie, alors nous devenons vraiment « lumière du monde » et « sel de la terre ».

Mais comment pouvons-nous apporter une lumière dans un monde assombri ? Comment pouvons-nous apporter une saveur particulière dans une existence dont beaucoup remarquent qu’elle est frappée par la morosité, quand ce n’est pas par le désespoir ? Qu’est-ce qui nous donne le moyen de devenir ces témoins de la lumière, ce sel de la terre, au bénéfice de tous ? Nous pourrions peut-être nous nourrir de l’illusion que nous ne serons la lumière du monde et le sel de la terre que si nous avons une puissance de conviction supérieure aux autres, autrement dit, que dans le marché ouvert des idéologies, des croyances et des religions, c’est celui qui offre le meilleur argumentaire qui l’emportera, c’est celui qui possèdera la plus forte capacité de conviction qui pourra emporter la réponse du cœur de l’homme. Saint Paul dans son épître aux Corinthiens nous prémunit contre cette tentation : il n’est « pas venu annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage humaine ou de la sagesse » (1 Co 2, 1). Et ce n’est pas par incapacité, c’est par choix. Nous sommes capables, autant que d’autres, de produire des systèmes explicatifs. Nous sommes capables, autant que d’autres et souvent plus que d’autres, d’entrer en dialogue avec la pensée humaine. Nous sommes capables de nous confronter à des pensées élaborées et à des systèmes philosophiques. Et nous le faisons chaque fois que c’est nécessaire. Mais nous ne sommes pas dupes ! Nous savons très bien que quelles que soient l’habileté de notre raisonnement et la puissance de nos arguments, nous n’allons pas convaincre par notre sagesse, nous n’allons pas dominer par notre supériorité intellectuelle. Nous savons très bien que l’événement capable de toucher le cœur de l’homme, ce n’est pas d’abord un système d’idées incontestables, c’est d’abord la manifestation de la puissance de Dieu à travers la faiblesse humaine, comme ce fut le cas dans la vie de Jésus, mis à mort et ressuscité.

Alors, quels signes allons-nous donner de cette puissance de Dieu, de cette volonté de Dieu de contribuer à l’existence des hommes pour les conduire à la liberté et leur permettre de trouver le chemin du bonheur ? Il nous faut nous référer à la prophétie d’Isaïe : « partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable, alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront rapidement » (Is 58, 7-8). Oui, le chemin par lequel nous pouvons éclairer le monde, le chemin par lequel nous pouvons apporter une saveur particulière à l’existence humaine, c’est ce chemin du partage, de l’accueil, de la solidarité, de la charité vécue. Si nous pouvons espérer que celles et ceux qui nous entourent puissent un jour poser les questions auxquelles la sagesse du Christ apportera une réponse, c’est dans la mesure où nous voyant vivre, ils se demanderont d’où vient l’amour qui nous anime.

Aujourd’hui, dans notre société développée et industrialisée, il y a de plus en plus d’hommes et de femmes qui ont faim. Les systèmes de distribution de nourriture sont assaillis jour après jour, non pas seulement par quelques marginaux égarés, mais par des hommes et des femmes, par des familles pour qui la question de la nourriture des enfants est une question lancinante et quotidienne. Il y a aujourd’hui, dans notre pays, des hommes et des femmes qui ont faim, des hommes et des femmes qui sont sans abri, des hommes et des femmes qui sont sans vêtement. Nous, chrétiens, disciples du Christ, qui espérons porter témoignage que la foi en Dieu est une lumière pour l’humanité, nous sommes d’abord appelés à être au premier rang de celles et ceux qui prennent en charge les misères de notre monde. Et je ne parle pas, mais vous l’avez tous présent à l’esprit, de l’immensité universelle où tant de peuples vivent au bord de la famine, dans le dénuement le plus complet. Donner à manger à celui qui a faim, accueillir le malheureux sans abri, vêtir celui qui est nu, voilà le signe de la lumière que nous pouvons apporter. Si nous faisons disparaître de notre pays le joug, le geste de menace, la parole malfaisante, alors « notre lumière se lèvera dans les ténèbres et notre obscurité sera comme la lumière de midi » (Is 58, 10).

La plupart d’entre vous, vous êtes engagés dans une tâche aride qui consiste à traverser non seulement quelques années de « prépa », mais en plus quelques années d’école. Nous savons que pendant ces années, vous ne ménagez pas votre peine parce que le résultat suppose un travail acharné. Mais si ce travail acharné vous permet non pas simplement de gagner des places enviables -où vous pourriez imaginer qu’après cet effort vous auriez devant vous une longue route paisible, faite de vacances et de retraite assurée-, cet effort acharné vous prépare à prendre, dans la société qui est la nôtre, des responsabilités qui toucheront directement ceux qui ont faim, ceux qui sont sans abri, ceux qui sont sans vêtement, ceux qui sont misérables. Je ne vous dis pas cela pour vous donner le regret des efforts que vous fournissez, mais au contraire pour leur donner la plénitude de leur sens. C’est l’amour qui doit guider votre travail ! C’est le désir de servir vos frères qui doit être la source de votre dynamisme ! C’est l’ambition d’avoir la possibilité de changer quelque chose dans ce monde qui doit vous permettre de supporter les efforts auxquels vous êtes soumis ! Lumière du monde, sel de la terre, chacun reconnaîtra, à travers sa vie, d’où vient cette lumière et d’où vient ce sel. Si l’amour qui vous habite et vous fortifie vous permet d’avancer librement dans des chemins souvent encombrés par des gens qui ne pensent qu’à leur propre succès et à leur propre confort, alors on verra que le travail que vous fournissez, que l’investissement de votre vie dans l’œuvre à accomplir n’est pas simplement une volonté de puissance mais que c’est d’abord une volonté de service.

Que l’Esprit du Christ habite vos cœurs et vous donne la joie de travailler avec la certitude que ce que vous faites peut servir vos frères. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.